Nous sommes réunis dans le creuseur .Ce véhicule de transport, pouvant contenir une dizaine de personnes et un peu de matériel, possède un étrange design, avec notamment une magnifique foreuse en guise de nez .Le pilote de cet engin “voit” devant lui grâce à une sorte de sonar couplé à un analyseur de couches, qui lui permettent de se situer et de savoir où il creuse .Nous avançons à la prodigieuse vitesse de 20km/h depuis maintenant 4 heures .Nous sommes partis vers midi des installations les plus superficielles encore accessibles .Nous nous dirigeons vers la surface sans réellement savoir ce qui nous attend là-bas .En ce moment, je ne pense qu’à notre moyen de transport, qui vibre de tout son corps pour nous extirper des roches .Le pilote nous rassure en nous promettant l’air libre dans quelques minutes .Mes compagnons n’ont pas fière allure, et nous pensons tous que si nous arrivons à tenir notre planning de travail, ce sera un miracle .Pour ma part, j’y ait déjà réfléchi .Travail terminé ou pas, je rentrerai sous terre plutôt que de voir arriver un géocroiseur ( les météores dont j’ai déjà parlé ) .Il paraît que le prochain sera de la taille d’une des lunes de la 5ème planète après le Soleil .Autant dire qu’il ne fera pas bon se trouver dehors . Soudain, les vibrations insupportables cessent, si soudainement qu’un silence de plomb règne dans l’habitacle .Nous nous regardons, l’air étonné, bien que nous sachions parfaitement que nous avons atteint la surface .Enfin, après tout ce temps où nous n’avons connu que les profondeurs de notre planète, nous allons découvrir le lieu qui a donné le jour à notre espèce .Le pilote nous conduit en surface vers une plaine dont les scientifiques ont estimé la position non loin du trou d’où nous venons juste d’émerger .L’engin s’immobilise .Nous sommes au point Alpha .Une voix grinçante nous énumère les consignes de sécurité à respecter ici, et nous invite à enfiler un masque de traitement de l’air ambiant .La lumière rouge au dessus de la porte d’accès, située au fond du véhicule, s’éteint, et une lumière verte s’allume .La porte s’ouvre sur notre monde .Nous y sommes .
Nous descendons un par un, regardant tout autour, scrutant chaque détail, et nous restons silencieux devant ce paysage si particulier .Les livres d’Histoire parlent de végétation fleurissante, de paysages verdoyants et de couleurs splendides .Il faudra faire quelques corrections .Mais le pilote ne nous laisse décidemment pas tranquille et nous lance un “bon courage les gars, votre matos est à côté de vous, à dans 40 jours” .Le creuseur fait demi-tour et replonge dans son trou, nous laissant seuls face à nous-mêmes .Que pourrait-on dire de la déception qui nous envahit ? La surface est ravagée .Les météores la percutant régulièrement depuis tant d’années l’ont rendu aride, un désert où nous ne pouvons imaginer la vie qui pouvait régner ici avant .Rouge .Tout est rouge, et les cratères se succèdent à perte de vue .Que faisons nous là ?Il n’y a rien à dire, rien à faire, les conclusions s’imposent d’elles-mêmes .Nous préparons pourtant les machines, branchons les génératrices et les instruments de mesures .Le camp de base avait été aménagé par des drones quelques jours avant notre arrivée .Une fois l’installation achevée, nous rentrons dans nos nouveaux appartements, qui consistent principalement en un dortoir commun et une salle qui peut servir à la fois de cuisine, de salle de repos ou de salle de gym .Nous nous endormons vite pour ne pas penser .
Nous sommes réveillés par des grondements lointains .Nous sortons et observons la longue trainée de feu des roches rentrant dans les restes de l’atmosphère .Puisque nous sommes debout, autant travailler .Je fais donc le tour de mes instruments et au bout de quelques heures, nous nous réunissons pour faire le point .Nous sommes formels : l’air n’est plus respirable, il n’y a plus de vie en surface, plus d’eau non plus .La planète a dû perdre de la matière : la gravité s’est également affaiblie .Ce dernier point nous dérange un peu, car nous n’arrivons pas à nous accorder sur la manière dont la matière a pû partir .Nous avons trouvé l’occupation qui nous tiendra en éveil pendant les 39 jours restants : tacher de déterminer ce qui s’est passé pendant que nous vivions sous terre .
Je passerai sous silence, comme il m’a été demandé, les journées de l’expédition durant lesquelles nous avons mené une recherche scientifique de premier ordre concernant la gravité .Les conclusions ne concordent pas avec nos modèles physiques de trajectoire d’un géocroiseur .Peu importe maintenant, il est l’heure de retour du creuseur qui nous permettra de rejoindre le Centre .Les instruments ont été rassemblés au milieu de la plaine, et notre pilote ne tarde pas à réapparaitre à bord de son incroyable machine .Il nous ouvre la porte, et sans même regarder dehors, nous prie de bien vouloir entrer pour pouvoir repartir au plus vite .Selon lui, le prochain météore a de l’avance, et il faut se dépêcher pour ne pas subir les secousses pendant la descente .
Les 4 heures que nous repassons dans ce transporteur si particulier passent beaucoup plus vite qu’à l’aller .Lorsque nous atteignons enfin notre point de départ, des gardes nous pressent pour rejoindre les abris sécurisés .Nous ne voyons évidemment personne dans le grand couloir .Chose encore plus étrange, lorsque nous arrivons dans l’abri le plus proche de notre point de chute, nous ne sommes qu’une vingtaine, contre habituellement une centaine de personnes .Un des gardes nous explique que cet abri ne sert pas normallement et que c’est une mesure exceptionnelle de l’utiliser .Il nous promet de nous en dire plus après l’alerte .Celle-ci recommence comme d’habitude .La longue alarme annonçant l’impact, puis le son en discontinu et enfin le signal de fin d’alerte .Elle aura duré deux heures .Avant de ressortir, le garde du début, qui doit être le chef de section, nous demande de l’accompagner sans poser de questions .Nous filons donc dans des parties du Centre qui me sont complètement inconnues .Nous débouchons sur une salle gigantesque, dont je n’aurai jamais pû imaginer l’existence .Sa taille est incomparable à celle des autres salles de rassemblement .J’ai la désagréable impression que toutes les personnes habitant le Centre sont ici .J’essaye de faire une approximation rapide du nombre, mais une voix me coupe dans ma réflexion, une voix que je pense bien connaitre, et qui à l’air de savoir ce que je pense .
-Ernst ! m’exclamais-je aussitôt
-Bienvenue parmi nous, mon ami, me répond-t-il en me serrant dans ses bras .Je te préviens, ce que je vais te dire ne va pas te plaire du tout .
-Que se passe-t-il ?Pourquoi sommes nous tous réunis ?Et quelle est cette salle ?
-Le directeur l’a nommée Salle du Départ ...
-QUOI ?
-Tu m’as bien compris, j’en ai peur .
Il soupire.
-Cette salle, reprend-t-il lentement, est la dernière étape de recensement avant notre départ de cette planète .Il est temps de prendre les bonnes décisions .Nous avons suivi en direct vos investigations en surface, et les conclusions que nous avons tirées sont édifiantes .Si nous restons, nous disparaitrons .
-Et donc tu comptes nous faire partir d’ici ?Tous ?
-Pas moi, cher ami, toi .
-Ecoute, Ernst, je ne comprend pas .C’est la deuxième fois que tu me mets à l’honneur sans que je sache réellement pourquoi .Explique moi une bonne fois pour toutes, je t’en supplie !
-Bien .
Il me regarde droit dans les yeux, mais je soutiens son regard .
-Tu as pensé lorsque nous n’étions encore qu’en formation pour le Centre, à une bactérie particulière .Cela, je te l’ai déjà expliqué, et cette bactérie était imparfaite .Je l’ai donc modifiée, et cette fois, le processus est en marche .Nous avons mis au point un système permettant à notre espèce de survivre pour un voyage dont nous ignorons tout .D’ici, de cette salle, nous allons recenser tout le monde, et le rétrograder à l’état de gène, que nous introduirons en complément du génome de la bactérie .Ainsi, chacune portera l’un d’entre nous, en plusieurs exemplaires, jusqu’aux confins des galaxies que nous connaissons .Nous envoyons ainsi une promesse d’avenir sur chaque planète en laquelle nous avons l’espoir que la vie se développe, de façon à revenir ...
-Je crois comprendre ...
Ernst me regarda attentivement, puis s’en alla .Il avait fini son discours, et détestait les questions auxquelles il ne pouvait que répondre des banalités .
Ainsi c’était comme ça que nous finissions .Si nous n’avions pas le choix ...Je me rangeais donc dans la file d’attente, et attendais patiemment mon tour .Peut-être me réveillerais-je un jour sur une autre planète, et, qui sait, peut-être cette dernière sera-t-elle plus accueillante ...
FIN DE LA PARTIE II
